Rencontre avec Johanna Mirabel

Johanna Mirabel, artiste récemment diplômée des Beaux-arts de Paris, nous entraîne dans un
monde paisible et mystérieux. Sur chacune de ses toiles s’ouvre un espace intérieur tout aussi
déconcertant que familier où se rencontrent silhouettes humaines et plantes variées. Le 8 mars
2021, Johanna Mirabel nous a ouvert les portes de son atelier de l’Orfèvrerie à Saint-Denis…


Quelles sont vos sources d’inspiration, vos influences ?


Tout d’abord, je travaille parallèlement l’architecture d’intérieur aux côtés de ma sœur avec qui nous
avons une agence. Le fait de fréquenter différents espaces, de voir ce qui relève du générique, de
l’intime, m’inspire énormément et m’influence dans mon travail. Mes références sont multiples. S’il
s’agit de peintures, ce sera des références aux scènes de genre, aux premières scènes de genre de
Vélazquez par exemple.
Mais ce sont plutôt des auteurs qui m’inspirent finalement. Que ce soit de la sociologie ou autres,
en particulier Édouard Glissant. Son travail sur la créolisation m‘a beaucoup inspirée. Certains de ses
ouvrages sont très poussés sur le plan théorique et sociologique mais d’autres sont davantage
lyriques, plus poétiques et cet imaginaire-là m’a énormément inspirée dans ma peinture.


Pourquoi cet intérêt pour les espaces intérieurs ? Qu’est-ce qu’évoque pour vous l’intimité de
l’habitation ?


Je dirais parce qu’il y a quelque chose d’assez universel dans la manière dont on représente le foyer.
Même si culturellement il y a des variations, le séjour, la chambre, la salle d’eau ont des représentations qui sont partagées et que l’on identifie assez facilement. Pour parler de certains
sujets, y compris de la question de la créolisation, de l’identité, je n’avais pas forcément envie de
choisir des paysages de Guyane par exemple car je pense que tout de suite ce serait perçu comme
exotique. L’exotique finalement ce n’est que la distance entre le sujet et celui qui le voit mais ce
n’est pas ce qui m’intéresse.
J’aimerais vraiment que dans les espaces que je crée il y ait quelque chose qui semble familier.
J’aime composer des espaces avec des éléments variés mais qui ramènent toujours à une
expérience vécue.


Vous accordez une grande place à la végétation et à la nature dans vos toiles, quelle relation
entretenez vous avec la nature?


Avec la végétation ce qui est intéressant dans différentes peintures, notamment celle que l’on voit
ici [Living room n°8, 2021, huile sur toile, 195x260 cm], c’est le fait de choisir différents types de
végétation. Il y a des végétations que l’on identifie comme étant des végétations domestiques, qui
font partie de l’intérieur. En la combinant avec, au contraire, une végétation beaucoup plus
luxuriante, beaucoup plus sauvage, cela crée cette distinction. Cette sorte de dichotomie entre ce
qui est intérieur et ce qui est extérieur traverse mes peintures.
L’impression de voir des espaces intérieurs tout en identifiant des éléments qui relèvent de
l’extérieur est caractéristique de nombreuses de mes peintures.

La végétation m’intéresse pour créer ce trouble dans la narration mais aussi pour
aborder de la question de l’environnement. Le foyer, l’espace intérieur, peut-être appréhendé
comme une sorte de microcosme. C’est peut-être à cette échelle là que l’on commence à aborder
cette relation à l’environnement. Mais de manière plus large, C’est aussi la végétation qui permet
d’illustrer notre relation à la Nature.
[…]


Selon vous, quelle influence l’identité de l’artiste a-t-elle dans son œuvre?


C’est variable. Tout dépend une fois encore de la manière dont on perçoit l’identité. Je parlais tout à
l’heure de la créolisation et ce que je trouve très intéressant avec Édouard Glissant, c’est qu’il définit
l’identité comme multiple. Lorsqu’il parle de la créolisation il traite de cette identité multiple,
l’identité rhizome, qu’il oppose à une identité racine qui tuerait ce qu’il y a autour d’elle ou qui
serait tuée par ce qui est différent.
Lorsque l’on envisage l’identité comme quelque chose de plurielle, qui évolue en permanence en
fonction des influences, de l’environnement, des gens que l’on rencontre, je crois qu’il est
parfaitement possible d’avoir un travail lié à notre identité sans que ce soit quelque chose de
toxique qui enferme mais au contraire quelque chose qui ouvre en permanence.


Quelle place occupe votre identité dans votre œuvre?


Elle se retrouve justement à travers les différentes influences. Il y a d’abord la Guyane d’où je suis
originaire, les Antilles aussi, bien que j’ai passé davantage de temps en Guyane car j’ai plus de
famille là-bas. Que ce soit les formes, la végétation, je m’inspire de certaines images, pas pour
peindre des paysages mais pour reprendre une influence.
Les couleurs que je choisies aussi, qui sont très tranchées avec des rouges très francs, des oranges
et des jaunes qui se rencontrent sans qu’il y ait de dégradés ou de nuances entre les deux. C’est une
référence à l’art Tembé qui est un art typiquement guyanais, abstrait en l’occurrence mais dont les
couleurs m’inspirent. Mais je suis tout autant inspirée par la culture que j’ai eue en France, les
références à la peinture d’histoire, à la peinture de genre parcourent plusieurs de mes peintures.
Tous ces éléments-là cohabitent dans ma peinture.
Les modèles que je choisis aussi, sont souvent des peintres ou des gens de ma famille, en tout cas
ce sont des personnes qui se posent ces questions-là et qui ont une place dans mes représentations
et dans mes peintures. C’est comme cela que je fais cohabiter mes influences dans ma peinture et
que je retrouve le lien avec mon identité.


Retrouvez l’intégralité de notre entretien avec Johanna Mirabel sur notre chaîne YouTube!

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