“Un Noir à l’ombre” par Clay Apenouvon, entretien

Cet entretien a été réalisé avec Clay Apenouvon à l’occasion de la présentation de sa dernière série “Un Noir à l’ombre” créée en 2020 et 2021 à Art Paris Art Fair en septembre.


En accord avec votre recherche plastique, vos œuvres trouvent leur origine dans la matière. Pouvez-vous nous en dire davantage ?


C’est important de commencer par la matière. Il s’agit d’un travail visuel mais qui ne peut exister sans la matière. C’est lorsque la matière incarne des idées que l’œuvre d’art est créée. Dans mon travail particulièrement, la transformation de la matière est centrale et fait partie du processus de création. On peut notamment mesurer l’importance que j’accorde à la matière dans la façon dont j’utilise le film noir lors de mes récentes performances réalisées en 2019 telles que IN/CONTRO au théâtre Le Tarmac où toute la scénographie était basée sur le film noir et IN/TRANSITO pour laquelle j’avais ajouté un très grand cadre fait de couvertures de survie. Ces performances nécessitent de grandes quantités de matière mais ce sont des travaux éphémères. Une fois terminées, les matières redeviennent des déchets plastiques mais je ne peux pas les jeter. C’est pourquoi je les ramène à l’atelier et j’explore les propriétés du matériau pour créer un support qui servira de base à de nouvelles œuvres d’art plus pérennes. Tous les éléments utilisés lors de mes performances ont été chargés de significations et se réincarnent dans d’autres œuvres pour contenir d’autres idées.

Je cultive toujours la même matière en lui donnant des formes différentes. C’est à partir du support que j’obtiens que j’imagine ensuite l’œuvre en y ajoutant ma pensée. Le message varie selon la forme de la matière mais chaque œuvre est un fragment de mon discours.


Pour la première fois vous intégrez le dessin à votre travail et vos œuvres comportent une dimension figurative plus affirmée, pourquoi ?


Dans la création artistique, je suis libre d’aller où je veux et de ne pas m’enfermer dans l’abstraction. De plus, pour moi il n’y a pas de frontière entre l’abstraction et le figuratif. L’œuvre est figurative lorsque l’on peut identifier immédiatement la forme représentée. Lorsque je fais de l’abstraction, je recherche la profondeur de la matière donc l’abstraction peut être interprétée comme un approfondissement du figuratif, elle serait alors une façon d’entrer dans la forme. Je pense que l’artiste qui est capable d’entrer dans la forme et de représenter l’intérieur peut également représenter cette forme.


D’où vient le titre de la série “Un Noir à l’ombre” et pourquoi avez vous avez choisi de représenter des proches puis Mohamed Ali ?


Tout a pour origine cette matière composée d’une face noire et d’une face dorée. Je travaille sur le doré mais sous la surface il y a le noir or c’est du noir que provient la lumière. J’y ai vu une métaphore de moi et de mon travail. C’est pourquoi j’ai d’abord choisi de faire mon autoportrait. C’était une forme d’introspection : il s’agissait d’aller à l’ombre de la lumière pour retrouver le noir.


Dans cette série, en représentant un Noir à l’ombre, c’est aussi une façon pour moi de rappeler que souvent dans nos sociétés comme dans l’historie, les noirs ont été invisibilisés. Beaucoup d’africains ne connaissent pas leur histoire car celle-ci a été passée sous silence. Le titre de la série est une référence à l’ouvrage Un Noir à l’ombre de Eldridge Cleaver. J’ai beaucoup aimé ce livre, particulièrement les passages qui traitaient de l’instrumentalisation du corps noir dans le sport aux Etats-Unis. L’auteur explique que ce corps était associé à la force et qu’il était considéré comme une sorte de machine incapable de penser. Puis Classius Clay est arrivé et a prouvé que le corps du sportif était aussi doté d’un grand esprit. Ce champion s’est illustré pour ces combats sportifs mais également pour ses combats politiques et son engagement. Il a toujours été un modèle pour moi. C’est un personnage très inspirant, et bien que n’ayant pas sa force, j’essaie d’avoir sa détermination et d’être un champion dans mon domaine. Mon nom Clay m’a d’ailleurs été donné en hommage à Classius Clay qui était très apprécié par mes parents.


La boxe est une belle métaphore de la vie car, comme sur le ring, exister est d’abord un combat individuel. Une équipe peut être derrière toi pour te soutenir mais le combat se mène seul. Il faut d’abord être fort individuellement pour pouvoir l’être avec les autres : l’union fait la force lorsque chacun la détient déjà personnellement. La notion de mental dont on parle dans le domaine sportif s’applique également au combat de la vie, il faut s’affirmer pour exister.



Propos recueillis par Flavie Dannonay, le 29 juillet 2021



Portrait de Mohamed Ali 06,
40 x 40 cm, pyrogravure sur plastique, 2021
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